Voir Venise et Vomir – Antonio Albanese

 

Aujourd’hui, je vous présente un autre roman franchement atypique que j’ai a-do-ré lire (autant le dire tout de suite), un savant assemblage d’humour trash et politiquement incorrect, de finesse et d’irrévérence assumée : « Voir Venise et Vomir » d’Antonio Albanese, paru aux éditions BSN Press. Accrochez-vous, ça risque de secouer.

 

Quatrième de couverture :

« – Vous couchiez ensemble depuis longtemps ?

Son trouble est palpable et il se lève avec précipitation en disant :

Je suis désolé… je ne peux pas parler… je dois partir.

Et il s’en va moins qu’il ne s’enfuit, abandonnant sur la table le livre de Carpaccio ouvert sur un Saint George occupé à son passe-temps favori, trucider le dragon. Je ne peux m’empêcher de me dire qu’on est bien parti dans cette histoire pour avoir du sexe, de la mort et de la religion, et que s’il pouvait y avoir le moindre doute là-dessus, c’est la preuve qu’on est en Italie. »

Dans son travail d’écriture, Antonio Albanese s’approprie les différentes formes de la fiction et joue avec les structures et les règles, ici celles du roman policier satyrique. « Voir Venise et Vomir » est le deuxième épisode des enquêtes de Matteo Di Genaro, personnage atypique et irrévérencieux, plus occupé à s’en prendre à son lecteur qu’à résoudre les crimes qui croisent immanquablement son chemin de milliardaire de gauche (…). Il préfère lutter contre la bêtise au cas par cas, même s’il est toujours prêt à faire des prix de gros.

 

Comment décrirais-je ce roman, en quelques mots ? Je dirais qu’il est insolent, exubérant, carnavalesque, démesuré, désespérément satyrique. Je dirai que c’est l’illustration d’une écriture fine et intelligente aussi, bourrée d’allusions et de références culturelles. Et enfin, je dirais que c’est, avant tout, un jeu permanent avec et contre le lecteur et ses attentes. Bref, tout simplement génial.

Et tout est là, tout le charme et l’efficacité de ce roman tiennent dans ces quelques éléments qui, réunis sous la plume pas farouche de Monsieur Albanese, produisent un texte explosif !

Et pourtant, ce texte semble reprendre tous les ingrédients classiques du roman policier/noir : meurtre, mystères, enquête en milieux troubles et peu recommandés, à la lisière de sphères secrètes voire interdites, mêlant sexe, violence… Sauf que. Sauf que même si tous les ingrédients sont en place, l’auteur choisit de réinventer complètement la recette en y ajoutant une épice particulière qui, croyez moi, relève sacrément le tout :  un narrateur qui se moque plus qu’ouvertement de ce schéma littéraire dans lequel il est supposé évoluer et qui,  plutôt que de simplement jouer le jeu, entame la conversation avec le lecteur, une conversation unilatérale où il s’offre le plaisir évident d’une incessante « rixe » verbale. Rien, rien ne nous sera épargné dans ce roman, ni les expressions du mépris gratuit de son narrateur ni ses piques osées, sévères et presque injustes, et si tout le monde semble devoir en prendre pour son grade, je veux bien parier que pour autant aucun ne rechignera à aller jusqu’au bout de ce petit texte extravagant.

Ce qui fait la force de ce roman donc, vous l’aurez compris, ce qui en fait tout l’intérêt, c’est bien ce personnage singulièrement irrévérencieux, hautement atypique, ce fameux Matteo Di Genaro aux pensées tour à tour méprisante pour les autres et auto-dérisionnelles, définitivement loufoques. Il ne s’épargne pas non-plus dans ce roman, et son humour nous poursuivra jusque dans les notes de bas de page :

« Note de l’éditeur : Nous prions les lecteurs croyants qui auront reconnu les paroles sacrées du « Confiteor » (« Per mia colpa, mia colpa, mia grandissima colpa) de nous pardonner ce terrible blasphème que l’auteur a refusé de supprimer. Qu’ils se consolent en partageant avec nous la conviction que monsieur Di Genaro ne sait pas ce qu’il fait. » (note de bas de page n°9, page 40).

Matteo Di Genaro, c’est ce personnage de roman policier qui refuse de faire ce qu’on attend de lui. Ce qui le caractérise, c’est bien cette permanente ironie condescendante : il prend un malin plaisir, non-dissimulé mais bien au contraire revendiqué, à maltraiter son lecteur trop gentil, trop naïf, qui privé de toute répartie possible continue à lire, embarqué dans cette étrange aventure. À ce ton inconvenant du personnage, grossier, abrasif et inconfortable, il faut ajouter, comme une insolence supplémentaire, ces digressions incessantes qui émaillent le texte, l’envahissent, et qui, en produisant toujours de nouvelles distractions et diversions, éloignent du sujet et retardent toujours un petit peu plus l’avancée de l’intrigue, se lisant finalement comme autant de rebuffades de la part de Matteo vis à vis de son « devoir » de personnage de roman :

« En toute honnêteté, j’écoutais depuis un moment Benedetto d’une oreille plutôt distraite, parce qu’en ce qui me concerne, les histoires édifiantes, quand en plus elles sont teintées de spiritualisme, de fatalisme, de transcendantalisme, bref, de tous les « ismes » que vous voudrez, même celui de Corinthe, si on est pas regardant sur l’orthographe, j’avoue que ça m’ennuie assez vite. » (extrait page 43).

Franchement désintéressé de ce rôle d’enquêteur dont il se trouve malgré lui affublé, il préfère volontiers s’attarder sur un pan d’histoire vénitienne, l’évocation d’un souvenir dont on se demande ce qu’il a à voir avec le reste ou encore sur une tirade doucement insultante à l’égard de son dévoué lecteur. Et si parfois on le trouve un peu trash dans l’humour, un peu vulgaire dans le vocabulaire ou le propos, c’est pourtant ce qui, paradoxalement peut-être, fait tout le charme incongru de ce personnage : son verbe tranchant, irrévérencieux.

Que vous dire de plus ? J’ai adoré. Le ton original du personnage, son attitude désinvolte à l’extrême, terriblement je-m’en-foutiste, ce personnage qui se rebelle contre son rôle de personnage et qui mène son enquête parce que pas le choix mais qui te fait bien comprendre ce qu’il en pense, et ce qu’il pense de son lecteur par la même occasion, non vraiment j’ai adoré, et c’est bien grâce à cet aspect-ci que j’ai passé un aussi bon moment à lire ce roman issu d’un genre qui m’était jusque là relativement étranger. Je recommande évidemment, (sauf si vous êtes un peu trop premier degré)…

 

J’espère que cet article vous a plu et surtout vous a donné envie de lire ce roman ! Comme d’habitude, n’hésitez pas à venir discuter dans les commentaires !

Je vous invite aussi à venir me suivre sur Instagram où je publie régulièrement, et à (re)découvrir d’autres articles qui pourraient vous plaire :

Mon précédent compte-rendu de lectureDjinn, un Trou Rouge entre les Pavés Disjoints – Alain Robbe-Grillet

Mon précédent article (rubrique Lifestyle) : La Peur d’Écrire

 

À bientôt !

Marie.

2 commentaires sur “Voir Venise et Vomir – Antonio Albanese

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